BULLETIN DE L’HÔPITAL LACOR – HIVER 2019

Peu importe son statut social, son origine ethnique ou sa religion, nous avons tous en commun la capacité d’aimer.  Émotion profonde et riche, l’amour s’observe dans les actions des gens envers autrui et prend différentes formes. L’amour parental témoigne de la volonté des parents de tout faire pour leur enfant. L’amitié, la famille et l’amour romantique sont des sentiments que nous sommes nombreux à connaître. Cependant, certaines choses – nos villes, notre environnement ou notre métier – ne peuvent nous aimer en retour.

Quels genres d’histoire d’amour s’écrivent dans un cadre comme un hôpital? Le Lacor existe depuis plus de 60 ans et bénéficie du soutien de donateurs du monde entier. Avec sa longue histoire et sa portée mondiale, le Lacor brosse le tableau de milliers d’histoires dans de multiples perspectives. Nombre de ces histoires racontent l’amour.

Cette édition de notre bulletin propose trois histoires d’amour. La première raconte l’amour de la Dre Lucille Teasdale pour son métier. La seconde est celle du coup de foudre entre le Dr Matthew et Margaret Lukwiya. La troisième est celle de deux frères canadiens, Samer et Karim Kachami, et de leur profonde admiration mutuelle et pour le Lacor.

Ce bulletin est dédié à toutes les personnes qui ont aimé. Profitons des Fêtes pour réfléchir sur nous-mêmes et partager avec les autres les histoires d’amour des gens qui nous manquent le plus et qui nous ont inspirés toute leur vie durant.

Joyeuses Fêtes à tous et à toutes!

L’équipe Teasdale-Corti 



La DreLucille Teasdale aimait tellement son travail que selon elle les médecins devraient payer pour pratiquer leur discipline au lieu d’être rémunérés.

Quatrième des sept enfants d’une famille ouvrière, Lucille est née en 1929 dans l’est de Montréal. À 12 ans, inspirée par l’histoire d’un orphelinat chinois, Lucille veut devenir médecin pour aider les pauvres. Adolescente jouant avec ses sœurs, elle était le médecin. Lise était la mère et Monique, la plus jeune, l’enfant. Lucille mettait des pansements sur Monique et promettait de revenir voir comment ses blessures guérissaient.

Dans les années 1950, Lucille étudie la médecine à l’Université de Montréal, où seulement huit des 110 étudiants sont des femmes. Elle se passionne tant pour la médecine qu’elle dit à Lise que si elle ne pouvait pas étudier la médecine, elle ne ferait rien de sa vie.

Interne en chirurgie à l’Hôpital Sainte-Justine pour enfants à Montréal, Lucille aspire à devenir chirurgienne pédiatrique et, pour terminer son programme, elle doit acquérir une formation hors du Canada. Aux États-Unis, des écoles la rejettent parce qu’elle est une femme. Elle est finalement acceptée à Marseille en 1960. Le Dr Piero Corti, ex-collègue à Sainte-Justine, la rejoint en France et lui propose de travailler à soigner des malades dans une des régions les plus pauvres d’Ouganda. Elle accepte de l’aider pendant deux mois, mais Piero et Lucille finissent par se marier, puis ont un enfant. Lucille tombe amoureuse de l’endroit et son métier. Elle sait qu’elle a trouvé sa voie.

Le dévouement de Lucille est souvent mis à l’épreuve, en particulier dans les années 80, lorsqu’elle se coupe parfois avec des fragments d’os lors de chirurgies sur des victimes de guerre. Ces incidents l’exposent au VIH, dont elle s’avère atteinte en 1985. Pourtant, même si sa santé se dégrade et que ses forces s’amoindrissent, Lucille n’abandonne jamais. Le sida l’emporte en 1996, et elle est enterrée dans l’enceinte de l’hôpital.

Au cours de sa carrière, Lucille réalise plus de 13 000 interventions chirurgicales. Elle exerce sa profession sans relâche, d’abord en surmontant les normes sociales pour devenir une femme médecin, puis en supportant des conditions représentant un danger pour sa vie – la guerre et sa propre maladie – pour servir une population vulnérable tout en formant de nombreux intervenants ougandais en santé aux plus strictes normes professionnelles. Au Lacor, elle déclare fameusement: « La médecine n’est pas un métier; c’est une vocation, un moyen de nous consacrer au peuple. » Ces mots résonnent encore aujourd’hui. Lucille inspire les 750 employés ougandais du Lacor, des travailleurs médicaux qui perpétuent le rêve qu’elle avait eu pour la première fois lorsqu’elle était enfant : apporter aux pauvres la santé et la force.



Décédé en 2000 à l’Hôpital Lacor comme héro de l’une des premières luttes majeures contre l’Ebola dans le monde, le DrMatthew Lukwiya aimait profondément sa femme Margaret. Voici l’histoire de leur rencontre.

En avril 1983, Margaret marche avec ses amies sur un chemin de terre rouge le long d’un champ d’herbe verte et profonde. Sa voix amusée s’élève en bavardant.

De l’essaim humain émerge un beau jeune homme circulant à moto dans la foule. S’approchant, il aperçoit Margaret rire avec une amie. Il ralentit, puis s’arrête pour saluer les jeunes femmes d’un grand sourire. Les femmes lui sourient également puis, après avoir marché un peu plus loin, Margaret fait demi-tour, intriguée par le motocycliste. Sur son visage, le soleil semble éclairer son âme. Elle se fige sur place en pâmoison, sa robe flottant doucement au vent.

Après un moment, Margaret se retourne pour rejoindre ses amies qui rigolent et la taquinent. Elles savent reconnaître un coup de foudre. Margaret baisse les yeux, pensive et discrète, alors que l’homme derrière elle pousse sa moto jusqu’à ce qu’elle se mette en marche. Il lance un dernier sourire à Margaret avant de disparaître au-delà de la végétation luxuriante et de la foule bigarrée longeant la route.

Deux semaines plus tard, tard dans la nuit, deux hommes armés se dirigent vers les domiciles d’étrangers. S’arrêtant devant une maison appartenant à la tante de Margaret, ils jettent un coup d’œil par la fenêtre de la chambre à coucher, cherchant un moyen d’entrer.

À l’intérieur, la tante de Margaret remarque les ombres des hommes armés et se précipite dans son jardin. Elle saute par-dessus un muret, tombe dans les buissons et se casse la jambe. La commotion effraie les bandits, qui disparaissent dans la nuit.

Peu après, Margaret apprend que sa tante s’est blessée et l’accompagne dans son long périple en autobus bondé jusqu’à l’Hôpital Lacor. Voyant enfin le grand panneau de l’hôpital, elles soupirent de soulagement.

Dans une chambre d’hôpital, Margaret attend qu’un médecin voie sa tante. Irritée, fatiguée, elle lit un livre pour passer le temps. Elle lève à peine les yeux lorsqu’un homme entre dans la pièce, mais quand il se racle la gorge et pointe vers une radiographie de la jambe de sa tante, Margaret le reconnaît avec étonnement : C’est le DrMatthew, le motocycliste. Celui-ci la reconnaît également. Embarrassée, Margaret détourne les yeux. Dès que la tante de Margaret s’endort, le DrMatthew s’approche de cette dernière et l’invite à une sortie avec lui. Margaret dissimule sa nervosité sous un sourire, inclinant la tête pour signifier avec confiance qu’elle accepte. Le couple se sourit avec ravissement.



Plus qu’un frère pour Samer Kachami, Karim était son meilleur ami. C’est Samer qui a intéressé Karim à l’Hôpital Lacor. Pour eux, la Fondation incarne la beauté de l’altruisme en reliant des gens du Canada et de l’Italie à d’autres en Ouganda, un pays qui a été en guerre durant plus de 20 ans. Samer, qui vient aussi d’un pays déchiré par un conflit, était ému par la DreLucille, une femme qui aurait pu s’enrichir comme médecin au Canada mais a choisi de rester et d’aider les victimes de violence.

Samer quitte l’Égypte pour le Canada en 1971 avec ses parents et sa grand-mère. De 8 ans son cadet, Karim nait à Montréal en 1973. Malheureusement, Samer et Karim perdent leur père dans un accident d’avion cette même année. Samer et Karim sont inséparables depuis lors.

En juin 1998, leur mère ayant succombé à un cancer, Samer a été incapable d’aller de l’avant avec son mariage prévu quatre jours plus tard. Karim, dont le mariage était prévu le mois suivant, a proposé une double cérémonie. Après le mariage, les frères se sont rapprochés – ils ont déménagé à moins de 200 mètres l’un de l’autre – pour pleurer leur mère et s’assurer de toujours être proches.

En septembre 2007, Karim reçoit un diagnostic de leucémie. Il décède dix mois plus tard, la journée du dixième anniversaire du double mariage des frères. Dévasté, Samer se réfugie dans son travail d’enseignant, mais les médecins le forcent à prendre quelques mois de congé pour faire son deuil. Aujourd’hui, il se rappelle son frère en regardant de vieilles photos. Pour honorer Karim, Samer continue d’aider le Lacor et incite les gens à faire un don. « Un petit montant peut faire une grande différence, dit-il. En fait, au Lacor, il ne faut en moyenne que 25 dollars pour soigner un enfant. »